Archives pour la catégorie Il était une fois …

… le jardin Majorelle de Marrakech

Un peintre en son jardin : couleurs primaires et collection de cactus graphiques

Le peintre nancéien Jacques Majorelle (1886-1962), fils d’un des fondateurs de l’Art nouveau, l’ébéniste Louis Majorelle, est désormais plus célèbre pour son Jardin de Marrakech que pour ses toiles orientalistes. Ce jardin créé durant quarante ans par Jacques Majorelle dans sa propriété acquise en 1923 en bordure de la palmeraie de Marrakech est aujourd’hui une oasis de près d’un demi-hectare, luxuriante et calme en plein cœur de la ville.

Une jungle haute et sombre de bambous, fougères arborescentes et saules ombrage doucement l’allée périphérique, tandis qu’une impressionnante collection botanique de cactées, agaves, aloès, yuccas, et palmiers, auxquels se mêlent bananiers, caroubiers, cyprès et thuyas, occupe le centre du jardin, soumis à un soleil sans filtre.

Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016
Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016
Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016
Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016
Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016
Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016
Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016

Les floraisons lumineuses des bougainvillées, daturas et jasmins, se mêlent à celles des aquatiques lotus, nénuphars et nymphéas du long canal central et des nombreux bassins aux jets d’eau bruissants et frais.

Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016
Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016
Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016

Les allées irrégulières se civilisent aux abords des constructions et s’ornent de fontaines, jarres en céramique et pergolas aux vives couleurs primaires dont ce bleu majorelle, un outremer-cobalt présent dans les montagnes de l’Atlas et magnifié par le peintre. Des bâtiments de sobre inspiration mauresque ou berbère côtoient une villa au pur dessin cubiste et aux mêmes éclatantes et rares couleurs primaires (commandée à l’architecte Paul Sinoir en 1931 ).

Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016
Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016
Jardin Majorelle de Marrakech – décembre 2016

Ouvert au public en 1947, le jardin a été délaissé à la mort du peintre, avant d’être acheté et restauré par Yves Saint Laurent et Pierre Bergé en 1980, il  appartient désormais à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent.

Plan du jardin Majorelle à Marrakech
Atelier de Jacques Majorelle vers 1931
Jacques Majorelle vers 1940
Yves Saint Laurent à Dar Saada – 1977 ©-Pierre-Boulat

http://www.jardinmajorelle.com/


Un jardin dans la Ville rouge

L’actuelle Marrakech, quatrième ville du Maroc avec plus d’un million d’habitants, située au milieu des terres, au pied du Haut Atlas, doit son nom au berbère Mour-Akouch qui signifie Pays de Dieu, elle fut un temps capitale du royaume du Maroc dont provient le nom. Appelée aussi Ville rouge à cause des enduits d’ocre roux qui parent toutes ses constructions, elle a été fondée en 1071 par Youssef Ibn Tachfin, premier sultan de la dynastie berbère des Almoravides, l’adversaire du Cid chanté par Corneille.

Marrakech – remparts de la Medina – décembre 2016

La Médina (vieille ville)  ceinte par plus de dix kilomètres de remparts percés de portes (Bab Ahmer,  Bab Al Khmis, etc.) côtoie la ville nouvelle dont les quartiers principaux s’appellent entre autres Guéliz (déformation locale du mot français ‘église’, car c’est là que fut bâtie la première église marrakchie), Hivernage, Douar Askar, Sidi Youssef Ben Ali. La principale artère reliant la ville nouvelle à la vieille ville, l’avenue Mohamed V, arrive juste au pied de la Koutoubia.

Marrakech – A l’intérieur des remparts – décembre 2016
Marrakech – Médina – décembre 2016
Marrakech – Ville nouvelle – décembre 2016
Marrakech – décembre 2016

La Koutoubia, ou « mosquée des libraires » (à cause des souks consacrés aux livres qui se tenaient autrefois à ses pieds), domine la ville du haut des 77 m de son minaret surmonté d’un lanternon, lui-même couronné de quatre boules d’or. C’est Abd el-Moumen, sultan de la dynastie des Almohades, qui décida de l’édification de ce chef-d’œuvre de l’art hispano-mauresque du XIIe siècle. Une première Koutoubia s’éleva rapidement, mais la mosquée n’indiquant pas la direction de La Mecque, elle fut vite détruite et remplacée par une seconde achevée en 1199, la plus vaste mosquée du Maghreb d’alors (90 m sur 60 m) .

Marrakech – Koutoubia 2016-12-05

Au cœur de la médina, entre ombre et lumière, se trouvent les souks qui ne semblent pas avoir changé depuis des siècles, serrés autour de la place Jemaâ el-Fna.

Marrakech – Dans les souks – décembre 2016
Marrakech – Place Jemaâ el-Fna de nuit – décembre 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

Marrakech – Place Jemaâ el-Fna de jour – décembre 2016

 Les principaux vestiges des siècles passés se découvrent au détour des ruelles de la Médina :

  • La mosquée Ben Youssef et la medersa Ben Youssef (collège pour héberger les étudiants coraniques).

En 1564-65, le sultan saâdien Abdellah Al Ghalib fit construire, à Marrakech, une des plus belles médersas du Maroc, à côté de la mosquée almoravide érigée par Ali Ben Youssef et restaurée par Al Ghalib, qui lui adjoignit aussi un maristan (hôpital).

La médersa est construite sur un plan carré d’une superficie de 1680 m2 avec un grand patio central, elle accueille une salle de prière et 132 chambres. Elle rassemble toutes les matières les plus nobles (boiseries de cèdre sculptées, plaques de bronze, stuc ouvragé, zelliges colorés, marbres de Carrare) et tous les thèmes décoratifs de l’art marocain de l’époque tout en gardant une grande cohérence et une harmonie certaine.

‘J’ai été édifiée pour les sciences et la prière … ‘

Marrakech – La mosquée Ben Youssef
Marrakech – La Medersa Ben Youssef cour intérieure – 2016-12-11
Marrakech – La Medersa cour intérieure – 2016-12-11
Marrakech – La Medersa cour intérieure, le calligraphe – 2016-12-11

 

 

 

 

 

 

 

 

  • la kasbah (citadelle) accueille le palais El-Badii, les tombeaux saâdiens et le palais royal du souverain actuel Mohammed VI à proximité des jardins de l’Agdal.

Le Palais El Badii (ou palais de ‘l’Incomparable’) est l’œuvre grandiose du souverain saâdien Ahmad Al Mansur El-Dahbi (‘Le Doré’, 1578-1603) , accomplie  tout au long de son règne.

Des ruines imposantes précèdent le palais dont l’ensemble est constitué d’une grande cour rectangulaire de 135 sur 110 m, au milieu de laquelle fut creusé un vaste bassin de 90 par 20 m où s’élevait une fontaine monumentale munie de deux vasques superposées et surmontées d’un jet d’eau. Encadrant le bassin, 2 dépressions plantées d’arbres et de fleurs disposées dans des carrés séparés par des allées pavées de zelliges. Les angles du palais étaient eux aussi occupés par de grands bassins (30 par 10 m) encadrant les 4 pavillons : le Pavillon de cristal, dont la trace a été attestée par des  fouilles, le Pavillon des audiences, dont subsistent les hautes murailles. était couvert d’une coupole posée sur 12 colonnes, le Pavillon de l’héliotrope et le Pavillon vert, résidence la plus privée du sultan dans ce complexe palatial, étaient précédés de 2 galeries soutenues par 2 séries de colonnes de jaspe.

Marrakech – Palais El-Badii – décembre 2016
Marrakech – Palais El-Badii – décembre 2016

Reliés à la mosquée fondée par Yaaqub Al Mansur par un passage discret, les tombeaux saadiens n’ont été redécouverts au nord de la Kasbah almohade qu’en 1917. Nécropole de la famille royale saadienne érigée par le sultan Abdallah Al Ghalib en 1557 pour abriter la tombe de son père Muhammad Shaykh, fondateur de la dynastie, elle fut embellie par Ahmad Al Mansur Dahbi (‘Le Doré’) pour accueillir sa propre dépouille et celle de sa famille, dont sa mère Lalla Massouda. Ce somptueux complexe funéraire dont le style s’apparente à celui de l’Alhambra de Grenade, se compose de 2 ensembles :

le premier comprend un oratoire à 3 nefs abritant un superbe mihrab, la fastueuse salle des 12 colonnes en marbre de Carrare avec plusieurs  tombeaux dont celui d’Ahmad Al Mansur et une salle creusée de 3 niches qui accueille les tombes d’Abdallah Al Ghalib et de son père.

En traversant le cimetière à ciel ouvert, on atteint le second ensemble qui s’ouvre par un portique soutenu par 2 colonnes de marbre blanc, cette partie est consacrée à Lalla Massouda,  la mère vénérée d’Ahmad Al Mansur, décédée en 1591.

  • le mellah (quartier juif), la place des Ferblantiers.

El Mellah est le terme utilisé traditionnellement pour désigner le quartier juif dans les villes du Maghreb. Jusque vers 1960, environ 250 000 Juifs marocains vivaient dans le pays ; après de nombreux départs vers Israël et la France, ils ne seraient plus actuellement que 2 500. Le Mellah de Marrakech a été construit au XVIe siècle pour accueillir les Juifs expulsés d’Espagne par l’Inquisition. Entouré de hautes murailles, il occupe une quarantaine d’hectares, autour de la synagogue Salat Al Azaman,  à proximité du vaste cimetière juif. Le quartier abrite de nombreux commerces et souks d’épices et de bijoux. Habité aujourd’hui principalement par des musulmans, il bénéficie depuis 2015 d’ un important programme de réhabilitation.

Marrakech – Le mellah, ancien quartier juif – décembre 2016
Marrakech – La place des Ferblantiers – décembre 2016
Marrakech – Vue des toits de la Medina – décembre 2016
  • Le palais de la Bahia semble tout droit sorti d’un des contes des Mille et une nuits. La construction commencée en 1880 par le grand vizir Sidi Moussa pour sa favorite, la Bahia (c’est-à-dire ‘la Belle’), ne fut achevée que sous son successeur Ba Ahmed en 1887. Inspiré par l’art andalou, mais édifié en plusieurs étapes au rythme des acquisitions successives des 8 ha de la propriété, le plan est complexe voire labyrinthique. Les plafonds sont richement sculptés dans le bois de cèdre de l’Atlas. La cour d’honneur de 80 m², centre du harem au temps du grand vizir, est pavée de marbre de Carrare et entourée d’un déambulatoire aux colonnes peintes et ornées de zelliges, elle donne accès à un jardin mauresque planté d’orangers, de cyprès, daturas et jasmins et à des riads fleuris, tous rafraichis par de nombreuses vasques à jet d’eau en marbre de Meknès.
Marrakech-Palais de la Bahia-2016-12-06
Marrakech-Palais de la Bahia-2016-12-06
Marrakech-Palais de la Bahia-2016-12-06
Marrakech Palais de la Bahia 2016-12-06 – Le Palais des Mille et une portes
Marrakech Palais de la Bahia 2016-12-06 – Le Palais des Mille et un arts

Autour de Marrakech et sur le chemin de l’Atlas

Marrakech – Petits métiers, le long de la ligne de bus n° 16 – décembre 2016

Marrakech plan du réseau urbain

L’Atlas dessine au nord-ouest du continent africain un arc montagneux allant de l’Atlantique à la Méditerranée et s’étendant sur le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. C’est au Mont Toubkal dans le Haut Atlas marocain qu’il culmine à 4 167 mètres d’altitude. A partir de Marrakech, le chemin du djebel (terme arabe pour montagne) ou  adrar (terme berbère pour montagne) Toubkal passe par le village berbère d’Imlil,  situé à 1 714 m d’altitude dans la vallée d’Asni, ce village est le dernier lieu accessible par la route avant l’ascension du Toubkal qui se trouve alors à 2 jours de marche.

Pas de cèdre de l’Atlas sur ces pentes (alors que cet arbre emblématique est très présent avec le thuya sur celles du Moyen-Atlas), mais  des pins noirs de l’Atlas (Pinus nigra subsp. salzmannii var. mauretanica) ou encore des chênes zéens (Quercus canariensis), des arganiers (pour produire l’huile d’argan utilisée en cuisine comme en cosmétique) et des vergers de pêches, pommes, prunes et autres fruits qui approvisionnent les marchés de Marrakech et bien au delà.

Un article intéressant sur la flore marocaine :  http://www.ecologie.ma/les-10-arbres-fruitiers-spontanes-du-maroc/

Le village berbère d’Imlil dans le Haut-Atlas, et le djebel Toubkal enneigé en arrière-plan

Toutes les photos couleurs sont ©-Patricia Wenger –  JdP

… Le Parc Oriental de Maulévrier – Les jardins japonais

La commune de Maulévrier, dans le Maine-et-Loire en région Pays de la Loire, abrite le plus grand jardin japonais d’Europe dans l’ancien parc du château des Colbert. Le château Colbert, construit à partir de 1680, a été racheté fin XIXe siècle par M. Bergère qui confia alors à l’architecte Alexandre Marcel la restauration intérieure et l’aménagement d’un parc. Marcel y crée, entre 1899 et 1913, un Paysage japonais, entretenu par le jardinier en chef, Alphonse Duveau, et plus de 10 jardiniers. De 1945 à 1980, le parc est progressivement abandonné avant d’être racheté en 1980 par la commune, classé au titre des sites et peu à peu restauré par une association – Loi 1901.

Maulévrier photo ancienne 1901Maulévrier photo ancienne (1)

Maulévrier – Photos anciennes (début XXe s.)

2015-08 Maulévrier - Bâtiment2015-08-19 Maulévrier (12)2015-08-19 Maulévrier (12)Maulévrier, 2015, A.M.Pan

En 1987, des professeurs des universités horticoles de Tokyo et de Niigata reconnurent les 12 hectares du site classé comme fidèles aux principes des jardins japonais de la période Edo (XVIe- XIXe s.) dont l’eau est l’élément principal (ici 3/10ème de la surface paysagée). Celle-ci doit couler d’est en ouest (cas de la rivière la Moine) comme la course du soleil qu’elle symbolise , elle représente aussi la vie humaine. Deux îles du paradis sont situées sur la pièce d’eau,  île de la grue et île de la tortue, elles sont liées au Mont Sumeru, source du qi,  l’énergie terrestre en circulation. L’ensemble eau/îles-montagnes reforme le couple yin/yang constituant un univers complet.

La végétation du parc est riche d’environ 400 espèces, le jardin est intéressant en toutes saisons, chacune étant aussi en lien, dans l’univers japonais, avec un âge de la vie.

2015-08-19 MaulévrierMaulévrier, 2015, A.M.Pan


La pagode, le pont rouge, les îles et la rivière La Moine

Mix PagodeMaulévrier, 2015, A.M.Pan

Le jardin de la pagode est planté de mousses, de fougères, de bambous et d’arbustes aux floraisons printanières, azalées, rhododendrons, magnolias, cerisiers et cognassiers du Japon.

2015-08 Maulévrier - Pagode, Pont rouge & La MoineMaulévrier, 2015, A.M.Pan

Le pont rouge est typiquement japonais, il est peint – comme le torii (portail qui permet le passage entre le monde terrestre et le monde divin) de l’île de la grue – de cette couleur sacrée au Japon, il donne accès aux îles, symboles du Paradis taoïste, qui pour ne pas déranger les esprits sont interdites au public, … sauf l’Empereur et les jardiniers. La Moine s’écoule, tantôt rivière, cascades, pièce d’eau calme, bordée de grands arbres au port naturel et de nombreux topiaires.


Le temple Khmer

Reproduction d’un des temples d’Angkor Vat, ce temple faisait partie du pavillon du Cambodge aménagé par Alexandre Marcel, lors de l’exposition universelle de 1900. Un des accès au temple est l’escalier aux lions, ces couples de lions gardiens protègent traditionnellement palais et temples en Chine. Deux statues hindoues, du dieu Vishnu et de sa femme, la déesse Lackmi, encadrent l’entrée du temple. Les apsaras (nymphes célestes hindoues) et les génies du monde souterrain, sculptés sur le fronton, protègent le temple. A l’intérieur, un Bouddha assis dans la position du Lotus sur les anneaux du Naja (serpent mythique et protecteur) reçoit la vénération des cambodgiens de la région, pour qui ce temple est aujourd’hui un lieu de culte.

2015-08 Maulévrier - Temple khmerMaulévrier, 2015, A.M.Pan


La colline des méditations

La colline des méditations se doit d’être proche de rochers – symboles d’éternité -, d’une cascade – qu’on devine à son chant -, sous le couvert de conifères odorants évoquant la longévité mêlés aux arbres caduques dont le feuillage léger bruisse comme un murmure et abrite des oiseaux mélodieux.

2015-08-19 Maulévrier (14)Maulévrier, 2015, A.M.Pan


La corne d’or

Cet élément, symbolisant le Naja qui protégea Boudha, est recouvert de losanges de verre doré (il vient directement de Thaïlande et a été installée en 1992).

2015-08 Maulévrier - Mix Corne d'orMaulévrier, 2015, A.M.Pan


Les topiaires

L’art topiaire (du latin ars topiaria qui se traduit par art du paysage) consiste à tailler, voire sculpter, arbres et arbustes pour former des haies et surtout des sujets  variés. Cet art ancien, déjà pratiqué dans l’antiquité romaine, se pratique sur des végétaux, conifères ou feuillus, de port compact, à petites feuilles, de préférence persistantes (en Europe, ce sont traditionnellement des ifs et surtout  des buis).

Mix boule
Formes simples et universelles : boules, plateaux.
Mix accent

Théâtralisation de formes naturelles retravailllées et accentuées.

Mix jap

Taille en transparence et taille en nuage typiquement japonaise. Maulévrier, 2015, A.M.Pan

2015-08-19-Maulévrier-TopiairesMaulévrier, 2015, A.M.Pan

2015-08-19 Maulévrier TT (2)La présence animale (poissons, oiseaux, etc.) est vivement appréciée, voire indispensable, dans les jardins japonais – Maulévrier, 2015, A.M.Pan


L’art japonais des jardins

 

Comme il n’y a pas un jardin occidental, mais des jardins (médiévaux, italiens, à la française, à l’anglaise, de campagne ou de ville, etc.), les jardins japonais sont avant tout multiples, différents dans le temps, l’espace et la fonction. Plusieurs styles se sont succédé, apparaissant tous sur l’île de Honshū, l’île centrale du Japon, avant de se diffuser dans le reste de l’Empire.

Un peu d’histoire

Dans l’archipel nippon, les forces de la nature, qui s’expriment avec violence – séismes, tsunamis et typhons en témoignent -, sont déifiées par le shintô, religion animiste toujours pratiquée aujourd’hui, et dès l’antiquité, des aménagements sont faits autour des kamis (éléments de la nature divinisés) et des sanctuaires shintoïstes. Le shime nawa est la corde en paille de riz entourant l’espace ou l’objet sacré et les premiers jardins, au caractère sacré, sont des shima. A la nature sauvage se juxtapose une nature domestiquée par l’agriculture, toutes deux inspirent les jardiniers japonais qui les mêlent harmonieusement dans les premiers jardins d’agrément qui apparaissent auprès des palais durant les périodes Asuka (552-710) et Nara (710-794). Nettement influencés par l’art chinois des jardins et les préceptes boudhistes et taoïstes, ces jardins  sont aménagés pour reproduire en les réduisant différents paysages, où ‘eau et roches’ représentent ‘océans et montagnes’ qui sont l’univers : le mot paysage (san sui) est la juxtaposition de deux idéogrammes, san = montagne et sui = eau. La création d’étangs à un ou plusieurs îlots se systématise dans les jardins des périodes Azuka et Nara. L’art du jardin se dit alors en japonais ‘art de dresser les pierres’.

Les créations de l’époque Heian (794-1185), les jardins de style shinden (shinden zukuri teien) s’émancipent de l’influence chinoise et se teintent d’un caractère insulaire personnel, ces jardins sont aussi ceux qui marquent le plus les saisons et le ‘temps qui passe’. Ils sont construits sur un plan étang-île ou jardin-rivière (yarimizu) : créé de part et d’autre d’un cours d’eau – orienté est/ouest et navigable pour la promenade -, agrémenté d’une ile des immortels accessible par un pont, intégrant plusieurs enrochements et se terminant dans une mare. Une cour de sable s’impose entre le bâtiment principal et ce jardin-rivière.

A partir du XIIe s., avec la diffusion du bouddhisme zen, les jardins évoluent d’un simple  mimétisme de la nature vers une symbolisation de celle-ci, les plantes à fleurs sont délaissées pour les plantes persistantes, les premiers véritables jardins secs (karesansui) apparaissent, ces jardins sont faits avant tout pour une contemplation immobile  et la méditation. Cette évolution est plus appuyé encore dans les jardins de temples et monastères qui n’ont conservé du  modèle shinden que la cour de sable et évolué vers une abstraction et une épure de plus en plus marquées, les demeures aristocratiques ayant quant à elles adopté la représentativité concrète du jardin-paysage.

Le XVIe s. voit l’apparition des jardins de thé (chaniwa) : lanternes de pierre (ishidôrô), bassin creusé dans une pierre (tsukubai), pierres de passage (tobiishi) disposées le long d’un chemin de rosée (roji) symbolisent un sentier de montagne conduisant à un ermitage – maison de thé.

Au cours de l’époque apaisée et prospère d’Edo (1600-1868),  d’immenses jardins de promenade (kaiyûshiki teien), fastueux jardins de plaisance, agrémentent les propriétés aristocratiques, en même temps que de minuscules jardins de cour intérieure  (tsubo-niwa, naka-niwa et senzai) font le plaisir d’une nouvelle classe bourgeoise. L’ère Meiji (1868-1912) est marquée par l’ouverture du Japon à l’Occident, ce qui se traduit dans les jardins par l’adoption de grandes pelouses et d’une nouvelle palette végétale associé à un certain abandon des valeurs traditionnelles. Au XXe s.,  l’architecte-paysagiste Mirei Shigemori (1896–1975) intègre dans ses aménagements cet héritage ancien et une vision radicalement moderne.

Quelques principes

Le jardin japonais cherche à interpréter et idéaliser la nature en limitant les artifices, il refuse la symétrie au profit de l’asymétrie. Un des points forts de l’art japonais est l’attention toute particulière apportée pour que le jardin soit attractif tout au long de l’année, quelque soit la saison, s’appréciant sans temps mort. Les paysagistes (niwa shi ou maître-jardinier) cherchent également à gommer les limites spatiales, à éviter toute rupture entre le jardin et le grand paysage, grâce à une technique, le shakkei, qui donne l’impression d’un espace aux dimensions infinies, et ce bien les jardins japonais soient généralement assez petits (en comparaison avec les jardins chinois plus monumentaux). Le jardin est construit en plans visuels successifs (pas de point de fuite, au contraire des jardins à la française) : aux premier et second plans, des végétaux intéressants  sont soigneusement placés dans le jardin en lien avec l’extérieur, au troisième plan, des constructions, des arbres et arbustes dissimulent les limites réelles du jardin, cachant et révélant (miegakure) tour à tour la vue sur le paysage et au quatrième plan, des éléments extérieurs sont capturés visuellement et intégrés dans la composition du jardin. Le choix de planter de grands arbres au premier plan et des arbres plus petits à distance agrandit optiquement l’espace.

自然 shizen : la nature

風景 fuukei : scènes, vues

四季 shiki : les 4 saisons

niwa : le jardin

tsubo : la cour intérieure

潜在 senzai : caché

Les japonais distinguent quatre grands types :

  • les jardins qui représentent la nature en miniature (shizen fuukeishiki), dont le jardin de promenade – nécessairement vaste – (kaiyûshiki teien), le jardin ondulé (tsukiyama-niwa) et le jardin plat qui peut être de dimension modeste (hira-niwa),
  • les jardins secs et jardins de méditation, stricts, stylisés et épurés (karesansui), souvent dénommés en Europe jardins zen,
  • les jardins de thé (cha-niwa),
  • les jardins de cour intérieure (tsubo-niwa) ou de patio (naka-niwa), le plus souvent jardins de ville (senzai).

Ils classent ces jardins selon leur degré de naturel/formalisme en trois niveaux : naturel (), mi-formel (gyô), et formel (shin).

Tsukiyama niwa ou jardin à collines, Zukai teizohō, 1890 Hiraniwa ou jardin plat, Zukai teizohō, 1890 Chaniwa ou jardin de thé, Zukai teizohō, 1890 Clotures, Zukai teizohō, 1890 Ponts, Zukai teizohō, 1890

1 = Tsukiyama niwa ou jardin à collines, 2 = Hiraniwa ou jardin plat, 3 = Chaniwa ou jardin de thé, 4 = clôtures, 5 = ponts, gravures extraites de Zukai teizohō, 1890, présentées dans l’article d’Ursula Wieser Benedetti, publié dans Projets de paysage le 11/07/2012 : www.projetsdepaysage.fr/fr/le_jardin_japonais_en_europe

Sunsho-an, Temple Daitoku-ji, Kyoto (Récit illustré sur les jardins renommés de la capitale, 1799)

Le jardin du Sunshō-an, Temple Daitoku-ji, Kyōto (Récit illustré sur les jardins renommés de la capitale, 1799)

fujijardins - cha tsukubai

Chaniwa (photo provenant de l’article très documenté chaniwa de fujijardins.com ; le site intéressant comprend plusieurs pages sur l’art des jardins : http://fujijardins.com/types/types.php)

Plan du palais Sentô gosho dû à Kobori Enshū

Plan du palais Sentô gosho à Kyoto, dû à Kobori Enshū (1579-1647), extrait de l’article de Yama.uchi Tomoki sur Les jardins et  l’esthétique de Kobori Enshū , publié dans Projets de paysage, le 12/07/2012 : http://www.projetsdepaysage.fr/les_jardins_et_l_esthetique_de_kobori_ensh_u016b


Jardins japonais les plus célèbres

 

Les trois jardins-paysages les plus célèbres du Japon sont le Kairakuen à Mito (ci-dessous photo 1), le  Kenrokuen à Kanazawa (ci-dessous photo 2) et le Korakuen à Okayama (ci-dessous photo 3). Le jardin sec du temple Ryôan-ji à Kyôto (ci-dessous photo 4) est mentionné sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, il a été créé entre 1499 et 1507 (époque Muromachi) et occupe 200 m2.
Kairaku-enFountain - Kenrokuen Garden de Kanazawa (Japan)Korakuen à Okayama (Japan)Jardin sec du temple Ryōan-ji à Kyoto

Quelques jardins japonais en France

 

Contacts du Parc oriental de Maulévrier : http://www.parc-oriental.com/http://www.photos-et-panoramas.fr/sph/sphpdl/vr_oriental.html

Parc botanique de Haute-Bretagne (près de Fougères) : dessiné en 1847 sur 25 hectares, le parc comprend 24 jardins à thème dont un jardin japonais, 4 000 espèces végétales différentes.
Le jardin japonais de l’Ile de Versailles à Nantes (Loire-Atlantique) : un petit jardin autour d’une maison de thé traditionnelle, halte paisible en cœur de ville et au bord de l’Erdre.
Le jardin japonais de l’Unesco à Paris, dit le « jardin de la Paix » : œuvre de le sculpteur américano-japonais Isamu Noguchi, récemment restauré selon les volontés de son créateur.
Musée et jardins départementaux Albert Kahn (Hauts de Seine) : du jardin japonais créé par Albert Kahn en 1909 ne subsiste qu’un cèdre de l’Himalaya et un hêtre pleureur, le jardin renaît aujourd’hui, recréé fin des années 80 par le paysagiste japonais Fumiaki Takano, en s’inspirant des autochromes d’Albert Kahn. Fumiaki Takanno a réalisé deux jardins éphémères à Chaumont-sur-Loire : From sky to earth en 1997 puis Zen’ith en 2007.
Le parc de l’Amitié à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) : paisible jardin aux notes asiatiques, avec un jardin japonais (vert) et un jardin zen (sec) à proximité de la roseraie en hommage à Joséphine de Beauharnais (lien wiki).
Jardin japonais du Château de Courances (Essonne) : créé dans les années 20 par Berthe de Ganay, érables du japon, hêtres pourpres et taille en nuage …
Le jardin zen d’Erik Borja (Drôme) : depuis 1973, jardin d’accueil, jardin de méditation, jardin de thé, jardin de promenade et jardin du Dragon, et aussi jardin … méditerranéen.
 Le jardin japonais de Compans-Caffarelli à Toulouse : créé en 1981, inspiré des jardins des XIV-XVIe siècles à Kyoto, mise en scène du monde minéral,  végétal et aquatique, mur d’enceinte, ponts, lanternes, et pavillon de thé sur 7 000 m2.
Le jardin japonais de Monaco conçu par Yasuo Beppu, inauguré en 1994 : un espace vert de 7000 m2 avec une montagne, une colline, une cascade, une plage, un ruisseau, un grand bassin central, traversé par un pont de pierre. Il comporte aussi une maison de thé et un jardin sec.
Jardin japonais du Havre : jardin clos de 2 250 m2 , créé en 1993 par Yasuko Miyamae et Samuel Craquelin pour le jumelage entre les ports d’Osaka et du Havre.
Le sentier de Chiminobambusa (Nord) : jardin de ville d’esprit zen,  créé à partir de 2004.
Les jardins de Ly (Somme) : parmi d’autres espaces, un jardin d’inspiration japonaise, un jardin de topiaires, un jardin de bonzaï, une bambouseraie et un pavillon chinois.

… des jardins médiévaux

Les jardins médiévaux n’ avaient pas tous les mêmes fonctions, quatre types principaux se distinguent

Les jardins de fermes et villages cultivés par les paysans pour leurs besoins ou ceux de leur seigneur, les espaces verts à l’entour des demeures seigneuriales conçus pour le loisir des nobles et de leurs familiers,  les jardins  des cloitres,  monastères, abbayes,  églises et autres commanderies chargés de fournir, aux moines, promenades et plantes utiles et enfin les jardins à l’intérieur des villes qui se développent et se multiplient avec l’essor urbain (à son apogée au XIIIe siècle), ces jardins urbains sont attestés entre autres par la mention fréquente de courtil et maison.

Roman de la Rose - Maitre Bernger de HorheimBergner von Horheim, Codex Manesse (début XIVe siècle)

Rustican - Pierre de Crescent2Profits champetres - Pier de Crescenzi, Maître de Marguerite d'York 1470 New York

A gauche, Pierre de Crescens, Rustican ou Livre des profits champêtres, Couple dans un jardin d’agrément – 1373, BNF Arsenal.
A droite, Pierre de Crescens, Rustican ou Livre des profits champêtres, Jardin en ville – enluminé par le Maître de Marguerite d’York, 1480, New York.

Diversité d’usage, mais aussi diversité temporelle : ces âges que nous appelons moyenâgeux s’étalent sur une dizaine de siècles et connaissent bien des changements. Le Haut moyen-âge portait encore nettement la marque gallo-romaine ; les espaces jardinés des grandes villas, parcs des demeures patriciennes, petits enclos paysans de la fin de l’Empire romain se sont inscrits durablement dans les paysages ruraux et urbains, malgré les désordres et  ravages des grandes invasions. Ces temps plus ou moins obscurs sont bien éloignés de ceux de la fin du Moyen-âge, ceux de la Renaissance, dont cinq siècles (seulement ?) nous séparent, et qui se sont ouverts sur d’autres horizons, les jardins se sont épanouis, comme l’espace terrestre découvert s’est alors agrandi du Nouveau monde et la flore connue en Europe s’est enrichie d’espèces et variétés de plantes venues des territoires lointains d’Outre-Atlantique et d’Asie.

Pour nous permettre de ‘visiter’ ces jardins, les archéologues relèvent les traces matérielles laissées par les jardiniers du passé, tandis que les historiens ont à leur disposition des textes et des images, et que les botanistes retrouvent et conservent les espèces végétales anciennes. Grâce à ces travaux de plus en plus nombreux, des jardiniers et paysagistes peuvent se consacrer à recréer quelques uns de ces jardins historiques, prestigieux ou modestes, fidèlement ou librement. Le parc du château de la Roche Jagu en est un exemple ; après sa destruction due à la tempête de 1987, le domaine de plus de 70 hectares put être totalement redessiné, à partir de 1992, par l’architecte-paysagiste Bertrand Paulet. Celui-ci tenait à intégrer les jardins dans le paysage naturel et bocager alentour et restaurer certaines pièces du jardin (comme les bassins à rouir le lin) retrouvées par ouï-dire des gens du lieu dépositaires de souvenirs utiles, grâce aussi aux documents conservés et à la mise à jour du terrain après la tempête. http://www.larochejagu.fr/

La Roche Jagu

La Roche-Jagu (22), été 2004

Un jardin médiéval, parmi d’autres, à visiter :  celui du Musée de St Antoine l’Abbaye-Isère, http://www.musee-saint-antoine.fr/826-jardins.htm.

Malgré leurs différences, tous les jardins médiévaux partageaient des traits communs.
  • Ils étaient toujours clos , Hortus conclusus, le terme provient de la Bible, précisément du Cantique des cantiques (4, 12) :
    Hortus conclusus soror mea, sponsa ;
    Hortus conclusus, fons signatus.
    Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée,

    Un jardin fermé, une fontaine scellée.
    Le poème poursuit la comparaison :
    Tes jets forment un jardin, où sont des grenadiers,
    Avec les fruits les plus excellents,
    Les troènes avec le nard;
    Le nard et le safran, le roseau aromatique et le cinnamome,
    Avec tous les arbres qui donnent l’encens;
    La myrrhe et l’aloès,
    Avec tous les principaux aromates;
    Une fontaine des jardins,
    Une source d’eaux vives,
    Des ruisseaux du Liban.

La clôture pouvait être muraille  de pierre, mur de briques, palissade de bois, plessis et treillis de bois mort et de bois vif, haies végétales denses.

X Tacuinum sanitatis - tressage - RouenTacuinum sanitatis - Spinachie - Vienne

Le clos et la porte du jardin :
Tacuinum sanitanis,
BNF Paris 9333 (TSP2) – Récolte de chou
Tacuinum sanitanis, manuscrit viennois (TSV) – Cueillette d’épinards

  • Leur architecture était généralement construite sur un plan régulier, centré, souvent en croix. Plusieurs espaces étaient individualisés, présents dans chaque jardin : le potager ou hortus pour nourrir les uns et les autres « ; le jardin des simples ou herbarius pour se soigner (dans les monastères, il se trouvait à proximité de l’apothicairerie) ; le verger ou viridarium, protégé de charmilles et petits buis, était planté d’arbres fruitiers, mais pas exclusivement, d’arbustes et de fleurs bouquetières (dans certaines abbayes, le verger sert aussi de cimetière). Dans les jardins de maisons religieuses s’ajoutait  à ces 3 jardins, un autre type d’espace, le jardin de cloître, l’hortus conclusus. Situé au centre des bâtiments conventuels, dessiné sur un plan carré divisé en quatre parties par des allées, avec généralement un point d’eau centré, et ceint d’un promenoir couvert, c’était pour les clercs le reflet du Paradis. Dans les jardins des demeures seigneuriales, c’étaient les préaux et prés fleuris, qui se devaient de rappeler l’Eden, l’hortus deliciarum, le jardin des délices. Animés de petites chambres, délimitées par les berceaux et claies où s’étalaient la vigne en treille et les rosiers parfumés 1, auxquels se joignaient les effluves des lavandes et oeillets, ces espaces s’égayaient  de fontaines indispensables, et assez souvent de volières, de paons et d’autres animaux parfois rares et exotiques. Ces lieux aristocratiques n’avaient d’autre fonction, au Bas moyen-âge,  que de permettre de s’ébattre et se réjouir, en toute courtoisie. Typiques des jardins d’agrément, les bancs et banquettes engazonnées, avec ou sans soubassement de briques, permettaient aux couples de deviser.

Rustican, Banquette verte et jardin d'agrément - Pierre de Crescent, 1470, BNFGuillaume de Lorris et Jean de Meun - Le roman de la Rose

A gauche : Pierre de Crescens, Rustican ou Livre des profits champêtres, Couple sur une banquette – 1373, BNF Arsenal.
A droite : Guillaume de Lorris et Jean de Meung, Le roman de la Rose – manuscrit d’Engelbert de Nassau, fin XVe siècle,  British Library  Harley MS 4425, f.12v. détail.

  • Les parcelles cultivées étaient le plus souvent découpées en damiers ou présentaient des planches carrés ou circulaires de quelques m2, ces surfaces étaient ceintes de plessis et surélevées, avant d’être plantées ; ce système présente l’avantage de mieux réchauffer la terre, de drainer le sol sans l’assécher et de limiter l’intrusion d’animaux indésirables. Les jardins utilisaient largement les plessis : technique pratiquée sur des haies vives en fendant les troncs des arbustes – noisetiers, chataigniers – près du sol, puis en les inclinant et les tressant ; autres alternatives de plessage : tressage de bois vert souple comme les jeunes pousses de saule ou encore tressage de bois mort. Ces plessis étaient utilisés pour clore, isoler, dessiner les platebandes, former des supports, arches et tonnelles.

Plessis saule vert croisé

La-Roche-Jagu-fevrier-2011-006

La Roche-Jagu (22), printemps 2011

Tacuinum sanitatis - Salvia - CatanatenseTacuinum sanitatis - Agrestum, Verjus - BNF Latin 9333 -

Tacuinum sanitanis, B. Casanatense à Rome (TSC) – Carré de sauge Tacuinum sanitanis, BNF Paris 9333 (TSP2) – Verjus pressé à l’ombre d’une vigne palissée

  • Enfin, les mêmes plantes étaient cultivées dans tous ces jardins, en tenant compte bien sûr des impératifs climatiques qui en interdisaient certaines, comme aujourd’hui.

Les plantes des jardins médiévaux

  • Une partie importante des végétaux utilisés au Moyen-âge est regroupée sous le terme générique d’herbes. Les herbes ce sont aussi bien les plantes médicinales et les plantes condimentaires, que les plantes alimentaires consommées crues ou cuites. Les herbes destinées à être cuites sont les plantes potagères, stricto sensu, c’est à dire celles qui cuisent au pot : olera (olus au singulier) utilisé jusqu’au Xe siècle, puis potherbes ; ensuite les ierbes, herbages, ortillage, courtillage, verdures et racines désignent toutes les plantes consommables, cuites ou non. Le terme lesgum ( légume à partir de 1575, nom alors exclusivement féminin) vient du latin legumen (de legere = cueillir), il était réservé aux actuelles légumineuses (plantes à gousse). Les plantes médicinales ont été d’abord nommées en latin, simplicis medicinae ou simplicis herbae, puis l’expression a été francisée en simples médecines (remède simple) ou simples, récoltées telles quelles dans la nature (Hildegarde de Bingen se méfiaient des plantes sauvages), ou mieux dans le jardin ou achetées chez les herbiers (herboristes) et épiciers. Les simples étaient à la base de la pharmacopée médiévale qui opposait celles-ci aux compositae (mélanges composés) fournies   par les apothicaires et autres triacleurs (vendant des thériaques ou panacées, c’est à dire des remèdes sensés être  efficaces contre un très grand nombre de maladies à la fois). Le terme drogue (dérivé de l’ancien anglais driggen signifiant sécher) apparait au XIVe siècle pour désigner tout remède, fait référence aux plantes séchées.
  • Certaines plantes nommées dans les textes d’époque sont utilisées dans l’alimentation pour leurs grains : Avena sativa = avoine (abandonnée au bétail au XIIe siècle), Fagopyrum esculentum = sarrasin, Hordeum vulgare = orge (la première céréale cultivée au Néolithique, matière première de bouillie, sucre d’orge, sirop d’orgeat,  cervoises et bières), Panicum miliaceum = millet, Secale cereale = seigle (introduit au Ve siècle) et les blés (Triticum aestivum = froment, Triticum monococcum = engrain, Triticum spelta = épeautre, Triticum turgidum = amidonnier) ; le riz (Oryza sativa) est connu, généralement importé d’Asie, mais l’Italie puis le sud de la France en cultive à la fin de la période médiévale.
  • D’autres plantes sont cultivées pour leurs gousses et autres fruits : Fasioli = doliques ou mougettes (proche du haricot), Lentes = lentilles, Faba = fève, Pisos = pois et Cicera = pois chiche ; Cucumeres = concombres, Cucurbite = gourde (courge), Melones dulces = melons et pastèques, Melongiana = aubergine . Par contre on ne connait pas encore les plantes natives du continent américain comme le maïs, les pomme de terre et tomate, le haricot vert, les citrouille et potiron introduits progressivement aux XVIe et XVIIe siècles.

Tacuinum sanitatis - Cicera, Pois chiche - VienneTacuinum sanitatis - Faba, Fève - BNF Latin 9333 - 47Tacuinum sanitatis - Favioli - BNF Latin 9333 - fol. 48vTacuinum sanitatis - Cucurbite - VienneTacuinum sanitatis - Melones - ParisTacuinum sanitatis - Melongiana, Aubergine - Vienna 2644 folio 31v

Tacuinum sanitanis BNF Paris 9333 (TSP2), sauf la 6e illustration extraite de l’exemplaire conservé à Vienne (TSV) – Cicera, Faba, Fasioli, Cucurbite, Melones dulces, et Melongiana

  • Les plantes appelées verdures sont cultivées pour leurs feuilles et pousses consommées crues ou cuites : arroche, Blete = blette (amaranthe) et chénopode (toutes trois proches de l’épinard), Sparagus = asperge, aurone (feuille au parfum citronné, qui aromatise la bière), cardon (entre chardon et artichaut),  chicorée, Caules onata = chou, Lactuce = laitue, maceron (proche du céleri-branche), mauve, nasitord (cresson alénois), roquette.

Tacuinum sanitatis - Asparagus, Asperge - Paris Tacuinum sanitatis - Blette - RouenTacuinum sanitatis - Caules onati - RouenTacuinum sanitatis - Lactuce - Rouen

Tacuinum sanitanis BNF Paris 1673 (TSP1)Sparagus ; Tacuinum sanitanis manuscrit de Rouen (TSR)Blete , Caulis onata et Lactuce

  • Les racines (mot désignant d’abord les causes, utilisé à partir de 1155 dans le sens de bulbes et racines alimentaires) citées par les textes médiévaux sont nombreuses : ail, ciboule et ciboulette, échalote, oignon et Porri = poireau ; ache (céleri), bardane (feuille en salade et racine comme le salsifis), bette (ancêtre des betteraves), chervis (racine au goût proche de la patate douce), chou-rave (navet), Pastinace = carotte, chervis (proche des panais) et panais, radis noir.

Tacuinum sanitatis - Pastinace, Carotte - Casanatense Tacuinum sanitatis - Pori - Vienne

Tacuinum sanitanis, B. Casanatense à Rome (TSC) Pastinace ; Tacuinum sanitanis, manuscrit viennois (TSV) – Porri

  • Les condimentaires et aromatiques sont précieuses car largement consommées et utilisées également pour soigner : ammi (cumin d’Ethiopie), Aneti = aneth, anis, balsamite (proche des menthes), carvi, cataire, cerfeuil, coriandre, cumin, estragon, fenouil, fenugrec, guimauve, livèche, Maiorana = marjolaine, menthes douce, pouliot  et sauvage, moutarde, nigelle (cumin noir), origan, persil, romarin, rose, sarriette, sauge, sclarée (sauge).

Tacuinum sanitatis - Aneti, Aneth - VienneTacuinum sanitatis - Maiorana - Vienne

Tacuinum sanitatis de Vienne (TSV) Aneti, Maiorana

  • Et encore quelques autres plantes, à usage hygiénique (la saponaire donne un savon), textile (chanvre, lin et ortie), tinctorial (Carthamus tinctorius ou carthame pour les jaune vif à rouge, Crocus sativa ou safran pour un jaune d’or précieux, Isatis tinctoria ou guède ou pastel pour ses tons bleus, Reseda luteola ou gaude pour des jaunes solides, Rubia tinctoria ou garance pour le rouge), médicinal, bouquetier et ornemental : acanthe, achillée, ancolie, arnica, asaret, aspérule, bleuet, camomille, chélidoine, consoude, digitale, épurge, iris, joubarbe, lis, Mandragora = mandragore, pavot, potentille, pulmonaire, Ruta = rue, sabine, santoline, saxifrage, scille, souci, tanaisie, valériane et bien d’autres encore qui sont souvent devenues aujourd’hui nos ‘mauvaises herbes’.

  Tacuinum sanitatis - Fructus Mandragora - Vienne            Tacuinum sanitatis - Ruta, rue - Paris

Tacuinum sanitatis de Vienne (TSV) Mandragora ; Tacuinum sanitatis de la BNF-Paris, 1673 (TSP1)Ruta

  • Sous les Carolingiens, les fruitiers indispensables sont : amandier, châtaignier, noyer, noisetier, pin pour les fruits secs ; cerisier,  figuier, pêcher, pommier, poirier, prunier, mais aussi cognassier, mûrier, néflier et sorbier et le laurier pour ses feuilles, sans oublier la vigne et les petits fruits rouges. Voici quelques arbres fruitiers dont les illustrations sont extraites du manuscrit Tacuinum sanitanis conservé à la  BNF – Paris sous la cote 9333 (TSP2) :

Tacuinum sanitatis - Amiggdale dulces, Amande douce - BNF Latin 9333 - 15vTacuinum sanitatis - Avelane, Noisette - BNF Latin 9333 - 14v

Amigdale dulces = amande douce & Avelane = noisette

Tacuinum sanitatis - Castance, Chataigne - BNF Latin 9333 - 14Tacuinum sanitatis - Nucce, Noix - BNF Latin 9333 - 13

Castane = châtaigne & Nuces = noix

Tacuinum sanitatis - Cerosa acerosa - BNF Latin 9333 - fol. 9Tacuinum sanitatis - Cerosa dulce, Cerise - BNF Latin 9333 - 8v

Cerosa acerosa = cerise aigre & Cerosa dulce = cerise douce

Tacuinum sanitatis - Mala - BNF Latin 9333 - 6Tacuinum sanitatis - Pira - BNF Latin 9333 - 3v

Mala = pomme & Pira = poire

Tacuinum sanitatis - Granata acerosa - BNF Latin 9333 - fol. 4Tacuinum sanitatis - Juiube - BNF Latin 9333 - 12v

Granata acerosa = grenade & Juiube = jujube

Tacuinum sanitatis - Musse, Banane - BNF Latin 9333 - fol. fol. 17vTacuinum sanitatis - Nabach i cedum, Citron - BNF Latin 9333 - fol. 8

Musse = banane & Nabach i cedum = cédrat

Tacuinum sanitatis - Olive - BNF Latin 9333 - 13vTacuinum sanitatis - Sicomiro mora - BNF Latin 9333 - 7

Olive & Sicomiro mora = figuier


Les jardins et végétaux du Moyen-âge nous sont connus par des sources archéologiques et historiques, dont une iconographie d’autant plus riche qu’elle est tardive.

  • Le plan de l’abbaye de St Gall (exécuté entre 816 et 820) précise les affectations des différents bâtiments et jardins prévus, jusqu’au nom des plantes à y cultiver. Les jardins y sont de trois types : les trois jardins de cloitre au cœur des bâtiments conventuels (le grand cloitre des moines et les deux plus petits des novices et de l’infirmerie) sont dessinés sur un même plan carré divisé en quatre parties et ceint d’une promenade couverte ; le verger ou viridarium sert aussi de cimetière ; le jardin des simples ou herbarius, à proximité de l’apothicairerie, est divisé en dix plate-bandes,  et le potager ou hortus est desservi par une allée centrale délimitant deux rangées de neuf plate-bandes chacune.

St Gall cloitre des moines

  • Le  Capitulare de villis vel curtis imperii (Capitulaire des villas de la cour impériale) 2 contient 3 capitules (articles), les 43, 62 et 70, qui listent une centaine de plantes dont la culture est ordonnée dans les tous les jardins du futur empereur, soit  73 herbes, 16 arbres fruitiers, 3 plantes textiles et 2 plantes tinctoriales.

Capitulare-de-villis-vel-curtis-imperii

  • De cultura hottorum (De la culture des jardins), de l’abbé de Reichenau (en Souabe) Walafrid Strabon (808-849), est un poème de 444 vers, consacré à 24 plantes médicinales cultivées à l’abbaye.
  • Le livre des subtilités des créatures divines (aussi connu sous le titre Physica) est un traité de l’abbesse bénédictine d’origine franconienne Hildegarde de Bingen (1098-1179). Cet ouvrage traite de 230 plantes, 14 éléments, 63 arbres, 26 pierres, 36 poissons, 72 oiseaux, 45 bêtes sauvages, 8 reptiles et 8 métaux, associant à chacun ses natures (froid, chaud, sec, …), bénéfices et nocivités.
  • Circa instans ou Liber de simplici medicina (Le livre des simples médecines) de Matthaeus Platearius, issu d’une famille de médecins de Salerne, a été rédigé au XIIe siècle, il regroupe les plantes médicinales connues alors, avec une notice sur leur emploi. Il nous a été transmis par une copie manuscrite du siècle suivant (Ms. 3113 de la Bibliothèque Ste Geneviève de Paris), en latin, qui devint la référence obligée des herbiers (herboristes)  parisiens pendant des siècles.

            Platearius, Le livre des simples médecines, Fraise, vers 1480, BnF, 12322 fol. 153Platearius, Le livre des simples médecines, Gimgembre, vers 1480, BnF, 12322 fol. 183

Platearius, Le livre des simples médecines, Fraise & Gingembre, vers 1480, BnF, 12322 fol. 153 & 183.

  • Le dominicain Albert le Grand reprend les traités d’Aristote et décrit 400 simples en énumérant leurs propriétés médicinales dans son De Vegetabilibus rédigé au plus tard en 1260.
  • Les Tacuinum sanitatis (tableaux de santé en latin médiéval) , sont des manuscrits occidentaux inspirés par le Taqwim as-sihha d’Abu’l Hasan Ibn Butlan, médecin chrétien vivant à Bagdad, au XIe siècle ; le traité original, rédigé en arabe, sans illustration, comportait 280 articles, il fut l’objet de 17 traductions en latin ne comportant plus en moyenne que 200 articles. Ces ouvrages regroupaient des conseils pour garder une bonne santé, grâce en particulier à une alimentation réfléchie, où les végétaux tenaient une place importante. Plusieurs versions furent illustrées, la première probablement à initiative du duc de Milan Jean Galéas Visconti,  il n’en subsiste aujourd’hui que 6.  3
  • Le Rustican ou Livre des profits champêtres de Pierre de Crescens a été copié et recopié ; un exemplaire de 1373 se trouve aujourd’hui à la BNF-Arsenal ; un autre, enluminé par le Maître de Marguerite d’York, daté de 1480 est conservé à New York.

Rustican, cultures - Pierre de Crescent, 1470, BNF

Pierre de Crescent, Rustican – BNF

  • Le Ménagier de Paris est un livre manuscrit daté de 1393 et attribué à un bourgeois parisien désireux de faire connaître à sa jeune femme comment être une bonne épouse et bien tenir sa maison. Il contient des recettes de cuisine, des conseils de jardinage et de chasse, des leçons d’économie domestique et de savoir-vivre.
  • Les très nombreuses Heures parmi lesquelles, les célèbres Très Riches Heures du duc de Berry (Paul, Jean et Herman de Limbourg, 1411-1416, Chantilly-musée Condé), mais aussi les Heures de Marie de Bourgogne, les Heures de Jeanne de Navarre, et les Heures d’Anne de Bretagne 4 présentent des scènes de jardin renseignant sur la période du Bas moyen-âge.

©Photo. R.M.N. / R.-G. OjŽdaLes Très Riches Heures du duc de Berry – Calendrier : avril.

Grandes Heures Anne de Bretagne, Evangile de Jean - enl. Jean Bourdichon, 1503-1508, BNF

Grandes Heures Anne de Bretagne, Evangile de Jean – enluminure de Jean Bourdichon, 1503-1508, BNF

  • La Théséide (manuscrit 2617, ONB, Vienne) est le seul manuscrit enluminé du texte de Boccace, traduit et copié vers 1460 et 1470, dans l’entourage de René d’Anjou ; ces miniatures sont attribuées à Barthélemy d’Eyck et au Maître du Boccace de Genève, la feuille 53 représentant Émilie au jardin est une illustration fréquemment utilisée pour évoquer les jardins médiévaux.

Théséide - Boccace ill. Barthelemy d'Eyck - VienneBoccace, La Théséide, manuscrit 2617, ONB, Vienne

  • Le Livre des Echecs Amoureux d’Evrard de Conty, (BNF, ms. fr. 143) enluminé par Robinet Testard (1475-1523).

Le jardin symbolique

Evrard de Conty, Echecs amoureux, Jardin de Deduit, enluminure de Robinet Testard –   vers 1497, BNF-Paris

  • Le Roman de la Rose (de Jean Renart – début XIIIe siècle – suivi de l’œuvre du même titre de Guillaume de Lorris et Jean de Meung) a connu un grand succès littéraire, et a été maintes fois recopié et illustré : plus de 300 manuscrits en sont conservés dont ceux de la BNF (près d’une centaine dont 12786, 378), ceux d’Oxford (Bodleian Library, dont Ms. Douce 195 qui rassemble 125 enluminures de Robinet Testard et le manuscrit conservé à la British library, Harley MS 4425 daté autour de 1500 et qui contient 92 grandes miniatures attribuées au Maitre des livres de prières d’Engelbert II de Nassau. Il existe aussi sept incunables imprimés avant 1500 : à Genève vers 1481, puis 2 à Lyon dans les années 1480 et 4 à Paris dans les années 1490, une édition lyonnaise de 1503 est illustrée avec 140 gravures sur bois. http://romandelarose.org/App.html?locale=fr

bodl_Douce195_roll157A_frame94

 Guillaume de Lorris et Jean de Meung, Le roman de la Rose, enluminure de Robinet Testard, Oxford Ms. Douce 195.

  • Les verdures étaient l’un des noms de ces tapisseries aussi appelées millefleurs et ayant pour cadre des jardins. Les plus célèbres sont les 6 tapisseries formant la tenture de la Dame à la licorne. Crocus, giroflée, iris florentin, lys de la Madone, muguet, narcisse, pâquerette, pensée, pervenche, pivoine, primevère, renoncule et violette, printaniers, y côtoient jasmin, lupin, marguerite, œillet, rose et souci, estivaux, sous le couvert de chêne, houx, oranger et pin parasol.

La Dame à la licorne0La Dame à la licorne4

La Dame à la Licorne : le Goût (Cl. 10831, détail 3) & l’Ouïe (Cl. 10833, détail 2) http://www.musee-moyenage.fr/collection/oeuvre/la-dame-a-la-licorne.html.


1 Comme la rose de Damas (propable parent du rosier cent-feuilles ou rose de mai, Rosa × centifolia) rapportée des Croisades et avec elle, les roses de Chypre, de Crète, de Pylos, de Rhodes et du Mt Bernion en Macédoine.

2 Le dernier exemplaire de ce manuscrit est conservé dans la bibliothèque de Wolfenbüttel (Allemagne) ; cette ordonnance  a été probablement rédigée par Alcuin à la demande de  Charlemagne (entre 770 et 800, d’après Marc Bloch, Revue historique, t. 143, 1923, p.40-56) et édictée à l’intention des  gouverneurs des domaines royaux. http://www.marcbloch.fr/articles.html

3 Deux versions sont conservées à la BNF à Paris, l’une de 103 feuillets, d’origine lombarde, datant de 1380-1390, sous la cote 1673 (abrégé pour les illustrations présentées ici par TSP1), et l’autre d’origine rhénane datée de 1445-1451, cote 9333 (TSP2) ; une version de 86 feuillets, exécutée entre 1380 et 1400 probablement en Vénétie, se trouve à Liège ; celle, comportant 109 feuillets, réalisée par deux enlumineurs lombards vers 1390-1400 pour la famille Cerruti de Vérone est depuis 1936 propriété de la Bibliothèque Nationale d’Autriche à Vienne (TSV) ; une autre version de la même région et période, faite de 107 feuillets, se trouve à la Biblioteca Casanatense à Rome sous le titre Theatrum sanitanis (TSC) ; la version la plus tardive, datant de 1450 environ, est visible pour partie à la Bibliothèque municipale de Rouen (TSR) et pour l’autre part propriété d’un collectionneur privé.

4 La publication d’un ouvrage à partir de cette source est prévue pour février 2015 : Michèle BilimoffPromenade dans les jardins disparus : les plantes au Moyen-Age d’après les Grandes Heures d’Anne de Bretagne (BNF337) – Ouest France

… l’espace clos du jardin

Qu’est ce qu’un jardin exactement? La définition du Littré en fait  un espace clos d’ordinaire, planté de végétaux utiles ou d’agrément.

L’étymologie le relie à un radical indo-européen signifiant« enclore », ce qui le rattache essentiellement à la notion de clôture, le jardin est tout d’abord un lieu fermé, protégé et donc protecteur. La nature n’y est pas laissée à elle-même, elle y est apprivoisée, humanisée, et même quand on n’y cultive que des plantes utiles, c’est avec beaucoup plus de soin que dans les champs et prés ; le jardinage, ce n’est pas l’agriculture. Leurs jardins, depuis les premiers temps, au Néolithique, les hommes les ont voulus  très près de leur habitation, à l’entour – surtout à la campagne – ou au milieu, comme les atriums des villes antiques, mais aussi les riads actuels du Maghreb, pour mieux les surveiller, pour mieux s’y protéger, pour mieux en profiter.

Atrium de villa gallo-romaine - Vaison la Romaine

Vestiges de l’atrium d’une villa gallo-romaine – Vaison la Romaine

Riad - Kasbah Tizimi - Erfoud

Riad – Kasbah Tizimi – Erfoud

Au moyen-âge, deux termes coexistaient pour signifier « jardin » : le savant « hortus » et dès le XIIIe siècle le plus populaire « jardin ».
Les deux termes ont en fait une origine commune par deux voies différentes.
En effet, les termes latins « hortus » (=jardin), « chors/chortis » évoluant en bas-latin vers « curtis » (=cour de ferme), et les termes français contenant « horti- », comme horticole, horticulture, hortensia et hortillonnages (1 ), et aussi « cour », « chœur », « cohorte »  et « exhorter »  sont de même radical issu de l’indo-européen « g’herdъ » (=enclore).
De cette racine sont aussi issus le grec ancien « χόρτος »  (se lit khórtos = ronde, enceinte, lieu entouré de haie), et le germanique  « gards » (= maison), d’où l’allemand « Garten » (=jardin),
et ses équivalents en islandais  « gort », en lituanien « gardas », en anglais « garden » et « yard », mais aussi notre français « jardin » proche de l’espagnol  « jardin », du  portugais « jardim », de l’italien « giardino ». L‘ancien slave « grad » (=ville), Le roumain « gard » (=clôture), le tchèque « hrad » (=château), le russe « gorod » (=ville), le sanscrit « गृह »  (se lit grha = maison), sont également issus de cette même racine .

Plan de l'abbaye de St Gall, 816-830, St Gall, StiftsbibliothekPlan de l’abbaye de St Gall (816-830, Suisse, St Gall, Stiftsbibliothek) un des documents les plus anciens sur les espaces verts  monastiques au Moyen-âge : le cloitre, le jardin médicinal ( hortus medicus, herbularius ou erbarium), le  jardin vivrier (hortus conclusus) et le cimetière. Le site officiel en anglais ou en allemand : http://www.stgallplan.org/en/index_plan.html.

Abbaye de Daoulas - Finistère

Hortus conclusus – Abbaye de Daoulas – Finistère. Pour en savoir plus sur ce jardin : http://www.cdp29.fr/fr/presentation-daoulas

Jardin medieval de Dignac (Charente)

Jardin médiéval de Dignac (Charente). Pour en savoir plus sur ce jardin : http://dignac.pagesperso-orange.fr/


(1 )  A Amiens, les maraichers ont longtemps gardé la dénomination médiévale d’hortillons  et  les jardins consacrés à la culture maraîchère celui d’hortillonnages, toujours en usage aujourd’hui ; un site leur est consacré : http://www.hortillonnages-amiens.fr/.

… l’Eden !

Au commencement, était le jardin …

Le premier lieu sur terre, pour beaucoup de monde, c’est un jardin, le jardin d’Eden, aussi nommé Paradis. La Bible, texte sacré et fondateur  des religions juive et chrétienne, et le Coran, texte essentiel de l’Islam, font tous deux mention de ce jardin originel. Il est décrit ainsi par la Bible dans la Genèse (Genèse, II, 8 – 16) :

Puis l’Eternel Dieu planta un jardin en Eden, du côté de l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait formé. L’Eternel Dieu fit pousser du sol des arbres de toute espèce, agréables à voir et bons à manger, et l’arbre de la vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin, et de là il se divisait en quatre bras. Le nom du premier est Pischon ; c’est celui qui entoure tout le pays de Havila, où se trouve l’or. L’or de ce pays est pur ; on y trouve aussi le bdellium et la pierre d’onyx. Le nom du second fleuve est Guihon ; c’est celui qui entoure tout le pays de Cush. Le nom du troisième est Hiddékel ; c’est celui qui coule à l’orient de l’Assyrie. Le quatrième fleuve, c’est l’Euphrate. L’Eternel Dieu prit l’homme, et le plaça dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder.

Les très riches heures du duc de Berry, l'EdenLes très riches heures du duc de Berry,  Le jardin d’Eden, 1411-1416, musée Condé à Chantilly.

Bosch - Le jardin des délices, panneau gauche du triptyque, 1503 ou 1504, Musée du Prado
Hieronymus Bosch – Le jardin des délices, panneau gauche du triptyque représentant l’Eden, 1503 ou 1504, Musée du Prado. (1)

Carte du paradis

Pierre Moullart-SansonCarte du Paradis terrestre selon Moyse, 1724, Paris – BNF, Cartes et Plans.(2)

Dans Le Livre de l’échelle de Mahomet (3) l’ange Gabriel fait visiter le septième ciel à Mahomet  :

Sache que tout ce qu’on dit qu’il n’y a qu’un Paradis est vrai en ceci que le Paradis n’est désigné que comme lieu de délices ; mais Dieu a réparti ces délices en un très grand nombre de formes et les donne aux siens selon les mérites de chacun. […] Dans la terre du Paradis, il y avait un très grand fleuve dont viennent tous les fleuves qui coulent dans notre monde. Ce fleuve, en effet, coule à travers la terre d’Egypte et s’appelle le Nil… Aussi longtemps que ce fleuve coule à travers le Paradis, il est tout entier de miel, mais lorsqu’il sort de cette région, il se transforme aussitôt en eau. Après ce fleuve j’en ai vu un autre très grand qui s’appelle Addehilla. En latin, il s’appelle l’Euphrate. Ce fleuve aussi longtemps qu’il coule à travers le Paradis est tout entier de lait, qui est si blanc que personne ne pourrait le dire, mais dès qu’il sort de cette région il se transforme en eau. Après ce fleuve, j’en ai vu encore un autre qui s’appelle Gayan, et en latin Gyon, qui, tant qu’il coule à travers le Paradis est tout entier de vin, mais en sortant de cette région se transforme aussitôt en eau. Après celui-là, j’en ai vu encore un autre très grand qui s’appelle Targa, et en latin Tigre. Ce fleuve est tout entier d’une eau plus transparente et plus savoureuse qu’un homme ne pourrait l’imaginer. Ces quatre fleuves sont répartis de la façon suivante : le fleuve de miel coule du côté l’orient, le fleuve de lait du côté de l’occident, le fleuve de vin du côté du midi, et du côté du septentrion, coule le fleuve d’eau.

Adam et Ève, miniature du Manafi al-Hayawan, Maragha, 1294-1299 (New York, Pierpont Morgan Library)

Adam et Ève, miniature du Manafi al-Hayawan, Maragha, 1294-1299 (New York, Pierpont Morgan Library).

Les Jardins du paradis - Miniature persane estraite de "Khâmesh de Nezâmi"

Miniature persane du Khâmesh de Nizâmi – Ecole de Chiraz, vers 1620. (4)

Dans le jardin d’Eden, coule toujours beaucoup d’eau, celle des  quatre fleuves (5) et de la source à leur origine ; cette eau arrose les arbres de toutes sortes qui poussent en abondance et abreuve les animaux apparus en nombre lors de la Création et encore pacifiques. Le premier lieu habité par le premier couple humain sur terre est donc un jardin, et un jardin qu’est-ce ? C’est un lieu enclos, un morceau de nature mieux protégé, mieux tenu ; ceci se nommait en iranien ancien (l’avestique) « pairi daēza » groupe de mots signifiant « enceinte noble » (6) à rapprocher de l’hébreu « פרדס » (qui se prononce «pardes») et qui donne au grec le mot « παράδεισος » (qui se prononce «paradisos») désignant un « parc clos où se trouvent des animaux sauvages » et au latin « paradisus » traduit par «parc enclos» ou «jardin délicieux». La langue française en a fait son « paradis ». L’origine étymologique du mot  est révélatrice :  un paradis ce n’est donc d’abord qu’un  jardin et tout jardin est un paradis – au sens de lieu idéal – et cela se comprend aisément, car quoi de plus attirant pour un homme du désert qu’un jardin et cela surtout parce l’eau y est présente et avec elle, la flore, la faune, la vie.

Partout autour de la Méditerranée, où les trois religions du Livre (juive, chrétienne et musulmane) coexistent, dans ces pays secs ou arides, l’eau est synonyme de plaisir et raffinement, ainsi que souvenir de l’Eden primitif. Le jardin monastisque, l’ « hortus conclusus » (7) aussi bien l’hortus vivrier que celui fleuri du cloître, est irrigué par une fontaine centrée d’où partent quatre allées en croix. Il est l’héritier direct de l’atrium de la cour à péristyle de la domus gréco-romaine ; il est aussi la reproduction de ce jardin d’Eden où le fleuve central se divise en quatre bras, ces fleuves nourriciers liés aux grandes civilisations antiques, le Nil, le Tigre et l’Euphrate. Plus modestes et discrètes, mais néanmoins toujours présentes dans l’« hortus delicarium » (8), sont les petites fontaines et autres viviers, témoignages de cette source primordiale du premier jardin, du premier paradis, celui d’Eden, celui du septième ciel.

Orto Botanico de Padoue, 1545

Gravure figurant l‘Orto Botanico de Padoue, premier jardin botanique universitaire, fondé en 1545 sur le plan classique de l’Hortus conclavus.

Maitre de Francfort - Paradiesgärtleins

Maitre de Francfort – Les jardins du Paradis, vers 1410. Un exemple d’Hortus deliciarum.



(1) Pour les amateurs éclairés, il faut lire l’ouvrage de l’historien Jean Delumeau, Une histoire du Paradis, I : « Le Jardin des délices », éd. Fayard, 1992 … et les deux autres tomes.

(2) Un lien vers Le site de la BNF et l’exposition Utopie où est présentée cette carte commentée : http://expositions.bnf.fr/utopie/grand/1_17.htm.

(3) Jamel Eddine Bencheikh a publié Le voyage nocturne de Mahomet, (Imprimerie Nationale, Paris 1988) composé à partir de diverses versions arabes, mais prenant aussi comme trame les textes latins et français.

 (4) Un des documentaire de la Collection Palettes, Les jardins du Paradis, est consacré à la miniature persane de l’école de Bagdad (XIVe siècle) à l’école Qadjar (XIXe siècle) ; film de Alain Jaubert , 1997 – France – 30 minutes – Betacam SP.

(5) Comme dans la Genèse, on retrouve dans les mythologies indiennes et chinoises, quatre fleuves originels issus d’une source commune, partant dans les quatre directions géographiques. Certains les ont aussi rapprochées des quatre éléments primordiaux : air, eau, terre et feu. Dans les mythes scandinaves, l’Asgard (littéralement : l’enceinte des dieux), lieu de séjour des Ases, est une plaine arrosée douce et éternellement verte. Les civilisations précolombiennes de Méso-amérique connaissent également de tels lieux (Tulan) où des hommes sont accueillis par le Dieu des eaux  dans un jardin luxuriant où courent des  eaux bienfaisantes.

(6) A rapprocher du mot sanscrit « paradêsha » très proche phonétiquement et signifiant « région suprême ».

(7) Se traduit par « jardin enclos », c’est le jardin utilitaire qui produit fruits, légumes , plantes aromatiques et médicinales. C’est aussi le carré central délimité par la promenade couverte du cloitre. Le terme est un pléonasme quand on connait l’étymologie du mot « jardin » qui se rattache à un radical indo-européen « g’herdъ » signifiant « enclore » …

(8) Le jardin médiéval consacré aux plaisirs des princes,  clercs et dames, littéralement « jardin des délices » , l’autre appellation du Paradis … encore . Les « préaux » y sont protégés de haies et animés de tonnelles, treillages et charmilles, créant de petites chambres vertes où « s’égayer ».