Il était une fois … les jardins antiques … et le dieu Pan

L’archéologie des jardins

L’archéologie des jardins est une discipline récente qui débute vers 1920 à Pompéi et à Williamsbourg (USA) mais ne se développe que dans les années 1960-80 grâce aux travaux précurseurs de Pierre  Grimal (Les jardins romains à la fin de la République et aux deux premiers siècles de l’Empire. Essai sur le naturalisme romain, 1943) et surtout de Wilhemina Jashemski (Ancient Roman villa gardens, 1987) véritable initiatrice de cette spécialité .

L’archéologie des jardins permet de confirmer et préciser les informations textuelles comme celles issues des traités d’agriculture (Caton, Varron, Columelle pour l’antiquité romaine) ou iconographiques (peintures pariétales de jardin, etc). Ainsi, les fouilles récentes d’un jardin minoen le montre analogue à ceux des peintures de Théra. A Pompéi encore, dans le jardin de la maison d’Hercule  les traces de nombreuses roses et de violettes, fleurs utilisées en parfumerie, appuient le texte de Varron concernant cette activité.

Cette discipline  nous donne aussi (surtout) accès à l’image du jardin ancien, son utilisation, l’alimentation  des occupants et à la conception qu’en avaient leurs propriétaires : ainsi à Pompéi, la nature civilisée s’oppose à la nature sauvage,  alors que jardins potagers et jardins d’ornement sont le plus souvent entremêlés.  Dans les jardins  importants, des vergers d’arbres fruitiers, des champs d’olivier et des vignes témoignent de la production de vin et d’huile parfaitement intégrée dans le cadre urbain. Des restes calcinés de noisettes, de figues, d’oignons et de lentilles de toutes sortes, cultivés localement, attestent de leur importance dans l’alimentation populaire. L’histoire des jardins est un champ d’études qui se révèle particulièrement fécond et éclairant au plan de l’histoire des mentalités.

Ce type d’étude utilise des recherches pluridisciplinaires. La télédétection par laser, les prospections aérienne et géophysique contribuent à la reconnaissance des structures enfouies. Le travail  se poursuit par une fouille méthodique des différentes couches stratigraphiques jusqu’à dévoiler le paléosol et les structures qui composaient l’espace. La micro-analyse des sédiments permet de recueillir pollens, graines et résidus de bois étudiés par des méthodes propres :

    • La palynologie, étude des pollens et spores, donne un bon aperçu de l’environnement végétal du site, environnement immédiat et également plus lointain.
    • La carpologie, étude des graines, qui sont identifiées par comparaison avec des modèles de référence,  renseigne surtout sur l’alimentation des populations concernées.
    • L’anthracologie, étude des charbons de bois, permet de connaître les constructions, le mobilier, les objets quotidiens, les techniques d’exploitation du bois et les liens commerciaux. Quand la conservation du bois le permet, on utilise la dendrochronologie pour préciser essence et âge des arbres présents sur le site.
    • La malacologie, étude des mollusques, permet de suivre l’évolution du climat, du paysage ou de l’usage d’un site,  le débit et la température d’un cours d’eau.

Le jardin pompéien

La mode des péristyles, importée de Grèce, s’est imposée à Pompéi dés le IIe s. avt JC. Ainsi, dans la maison du Faune, les portiques de pierre, prolongeant la maison, ombragent le passage et recueillent l’eau de pluie déversée dans une citerne. Des allées de terre battue, sablée, gravillonnée de pierre ou de tessons de terres cuites, permettent la promenade au milieu de plates-bandes encadrées par des lattis de roseaux. Ces  massifs sont surtout plantés de feuillages persistants comme ceux des acanthe, lierre,  buis, thym,  romarin, laurier et laurier rose surmontés d’arbres comme platanes, pins, cyprès et fruitiers. Les fleurs sont réservées aux bordures et jardinières. Les fûts des colonnes accueillent des plantes grimpantes,  lierre, volubilis et vigne.

Jardin de la Maison des Vettii à Pompéi

Des salles à manger composées de trois couches (triclinia) ou en demi cercle (stibadium) s’abritent sous une pergola couverte de vigne. Dans la maison luxueuse d’Octavius Quartio,  la table centrale est remplacée par un bassin où les plats des convives flottent. La plupart des jardins comporte un bassin ou une fontaine. où nagent parfois des poissons, ils sont souvent surmontées d’aediculae (imitant une petite grotte), parfois très décorés, dont l’eau tombe en cascade. Dans les maisons plus riches, comme celle d’Octavius Quartio, leur taille en fait de véritables rivières.

Villa de Julia Felix à Pompéi
Vue aérienne de la Villa de Julia Felix à Pompéi

Nombreuses sont les statues et statuettes disséminées dans l’espace du jardin, images divines (Priape, omniprésent, Bacchus, les Muses, Venus, Apollon, Diane) ou d’enfant, regroupées pour créer des scènes de chasse miniatures. Certaines sont transformées en torchères, ce qui prouve l’usage nocturne des jardins.

Lieux privilégiés de la pratique religieuse, les jardins accueillent généralement un laraire (autel des divinités familiales), où la famille se réunit pour célébrer les cultes familiaux. Les divinités comme Priape, Bacchus et ses silènes, Pan, les satyres, les faunes et les nymphes sont très présents, sous forme de statues, cratères, et masques.

Statue de Faune à Pompéi

Prolongeant le jardin réel, les peintures pariétales de jardins à l’intérieur de la maison attestent de l’importance de cet espace qui est aussi un élément de prestige. Les représentations sont si réalistes qu’on reconnait les espèces et même les variétés des végétaux. Dans les maisons plus modestes, ces peinture créent l’illusion d’un espace vert reposant, très en vogue. La taille des jardins est proportionnelle à la fortune des occupants, mais des espèces naines (dont les cyprès de Provence) avaient déjà été sélectionnées pour les plus petits espaces, et des poteries fleurissaient les appuis de fenêtres de ceux qui n’avaient pas  plus d’espace extérieur.

Jardin peint du Nymphée de la Villa de Livie à Rome

Des études similaires à celles de Pompéi ont été effectuées sur différents sites français, parmi lesquels la Bâtie d’Urfé (Loire), le Jardin d’Olivier de Serres au Pradel (Ardèche), le château de Joviac (Ardèche), les jardins du Palais des Papes à Avignon, le domaine du Crosco (Morbihan), les jardins de Valéry (Yonne), de Méréville (Essonne), la villa gallo romaine de Richebourg (Yvelines) ou celle de Saint-Romain-en-Gal (Vienne) où l’on dénombre plus de 100 variétés de plantes dont : ail, aneth, buglosse, céleri, coriandre, cumin, cassis, carvi, fenugrec, gentiane, herbe à bison, hysope, iris, laurier, livèche, lin, menthe, marjolaine, moutarde, myrte, oignon, origan, pavot, persil, rue, sarriette, thym, valériane, verveine… Pendant l’Antiquité, ces plantes étaient utilisées dans la fabrication du vin, comme plantes potagères, médicinales ou encore tinctoriales .

https://www.loire.fr/jcms/c_743949/la-batie-d-urfe
http://www.olivier-de-serres.org/pradel.php
https://monumentum.fr/domaine-joviac-egalement-sur-commune-teil–pa00116758.html
http://www.avignon.fr/avignon-se-reinvente/deja-realises/palais-des-papes/les-jardins-du-palais-des-papes-retrouvent-leur-splendeur/
http://archeologie.yvelines.fr/spip.php?article161

Pan, un dieu très vert

Pan, en grec ancien Πάν, se traduit par tout, mais une autre étymologie peut relier ce nom au mot pâtre. Pan est une divinité de la Nature.

DIEU-LUNE PRIMITIF

Pan pourrait être la trace hellénique de ce Dieu cornu, Maître des animaux, Grand magicien, divinité masculine primordiale que certains spécialistes voient apparaitre à côté des Déesses-mères au paléolithique récent. Le terme Pan serait l’un des rares noms divins datant de la période commune des Indo-Européens. Pan aurait alors été un dieu-lune, à la tête surmontée d’un croissant, assimilable à des cornes, d’où sa fonction de dieu des Pâtres qui s’explique aussi par un rapport étroit entre l’astre lunaire et la pastoralité. Son lien avec l’astre lunaire se retrouve dans ses relations étroites avec Hermès (dieu primitivement associé à la lune avant d’être le dieu messager de la période classique) et avec la triade lunaire grecque, Hécate, Artémis et plus encore Séléné.

La liaison entre sociétés pastorales et masculinité du dieu-lune a été mise en évidence à plusieurs reprises : contrairement à la plupart des sociétés sédentaires (où le soleil est vu comme un principe masculin et actif et la lune comme un principe féminin et passif), certains peuples nomades d’Asie inversent ces caractères (la Mère Soleil et le Père Lune), comme dans la mythologie nordique où les enfants de Mundilfari et Glaur sont Sol (déesse du Soleil) et Máni (dieu de la Lune), c’est aussi le cas au Japon où Tsukuyomi (le kami de la Lune) est le frère de la grande déesse Soleil (le kami Amaterasu).

Le dieu Pan archaïque est lié aux puissances primordiales, il aurait été enfanté par Gaïa (la Terre-Mère, première entité née du Chaos) ou par ses enfants Rhéa et Chronos (le couple de Titans parents des dieux olympiens), par Ether ou par la nymphe-chèvre Amalthée en Crète (et serait ainsi le frère de lait de Zeus).

Pan en haut-relief au Palais Neuf à Rome

NÉ EN ARCADIE, FILS D’HERMÈS

A l’époque classique Pan est un dieu des bergers et des troupeaux, vraisemblablement originaire d’Arcadie, le pays des délices, des temps anciens. Son culte s’est répandu dans la Grèce entière et en a même débordé les limites.

L’hymne homérique qui lui est dédié le fait naitre des amours d’Hermès (Mercure) qui […] dieu puissant, garda les blanches brebis d’un simple mortel, car il avait conçu le plus vif désir de s’unir à une belle nymphe, fille de Dryops. Leur doux hymen enfin s’accomplit, cette jeune nymphe donna le jour au fils de Mercure, enfant étrange à voir, enfant aux pieds de chèvre, au front armé de deux cornes, aux sons retentissants, au sourire aimable. À cette vue la nourrice abandonne l’enfant et prend aussitôt la fuite ; ce regard horrible et cette barbe épaisse l’épouvantèrent : mais le bienveillant Mercure le recevant aussitôt le prend dans ses mains, et son âme en ressentit une grande joie. Il arrive ainsi au séjour des Immortels en cachant soigneusement son fils dans la peau velue d’un lièvre de montagne : se plaçant devant Jupiter et les autres divinités il leur montre le jeune enfant. Tous les Immortels se réjouissent à cette vue, surtout Bacchus. Ils le nommèrent Pan, car pour tous il fut un sujet de joie. […] Pan reçut en partage les monts couverts de neiges et les sentiers rocailleux […] lorsque la nuit approche, seul, revenant de la chasse, il soupire sur ses chalumeaux un air mélodieux. [1]

Selon une autre tradition, Pan serait le fils d’Hermès (ou d’Apollon) et de Pénélope d’Ithaque (Apollodore, Épitome, VII, 38 ; Cicéron, De nativa decorum, XXII, 36). Une autre version fait de Pan l’enfant né des rapports de Pénélope et de tous ses 129 prétendants (Pausanias). D’autres auteurs font de Pan le fils de Zeus et d’Hybris (Appolodore, Bibliothèque : I,4,1 et 3), ou de Zeus et de la nymphe Callisto (Epiménide, Histoire de la Crète), frère jumeau d’Arcas, héros éponyme de l’Arcadie. Pour concilier ces différentes variantes, certains auteurs imaginent plusieurs Pan : deux chez Eschyle (un fils de Rhéa et Cronos et un fils de Zeus et Callisto) et jusqu’à une quinzaine chez Nonnos de Panopolis (Dionysiaques: XIV, 67sqq; XVI, 332), les uns issus du Pan primordial (alors considéré comme le fils d’Amalthée), les autres nés d’Hermès par les nymphes Sosé et Pénélope.

Pan et Daphnis Ier s. avt JC

LA FORCE DE LA NATURE INDOMPTÉE

Pan favorise l’avènement du règne olympien de Zeus en terrifiant de sa conque marine les Titans, et retrouve (avec Hermès) les tendons arrachés du maître de l’Olympe lors de la lutte qui l’oppose à Typhon. C’est Pan encore qui fournit les chiens de sa meute à Artémis. Proche des nymphes surtout de celles des bois (Hamadryades), des montagnes (Oréades) et des eaux (Néréides), joyeux, ardent et insolent, voire anarchique et sauvage, grand chasseur et bon pêcheur, Pan aux pieds agiles accompagne aussi les Muses et c’est un musicien exceptionnel ; selon Ovide (Métamorphoses, XI), il défie Apollon dans un concours musical jugé par le roi lydien Tmolos. Il possède également des dons divinatoires : les Arcadiens voulaient qu’il ait instruit Apollon. Ses attributs traditionnels sont la couronne de rameaux de pin, le lagôbolon (bâton de berger noueux qui est houlette aussi bien qu’arme de jet) et la syrinx (flûte à sept tuyaux, dite flûte de Pan).

Comme son père Hermès (ou Zeus lui-même) et ses compagnons satyres, silènes et autres faunes, l’activité sexuelle de Pan est exceptionnelle et sa convoitise se porte sur les deux sexes. Pan séduit ainsi, de gré ou de force, de nombreuses nymphes dont Syrinx, Écho et Euphémé ainsi que la déesse Séléné, à laquelle il offre un troupeau de bœufs blancs. Il est aussi l’amant du jeune et beau Daphnis.

Quelle que soit sa généalogie, Pan est un dieu archaïque, archaïque car présent au début des différentes cosmogonies helléniques, archaïque aussi car Seigneur d’un monde ancien et dépassé, celui des bêtes sauvages, des chasseurs-cueilleurs, des pasteurs itinérants, vestige des premiers temps, d’avant le monde agricole et sédentaire, socialisé et étatisé, policé et civilisé des Cités grecques. Il côtoie L’Olympe mais n’y réside pas.

Pan incarne la puissance essentielle des éléments de la nature, une force libre, qui déchainée peut être brutale et terrible, il rendrait ainsi fous ceux qui le verraient, alors frappés de panique (Pan est à l’origine du mot).

Bronze du IIe s, Satyre, Bacchus et Pan, Naples

CULTE A MYSTÈRE

Comme d’autres dieux agrestes, en particulier Déméter (identifiée ou non à la Grande déesse phrygienne, Cybèle) et sa fille Coré-Perséphone, et surtout comme Dionysos, dans le sillage duquel se trouve souvent Pan, le culte de Pan prend une forme mystique et participe des cultes à mystères. Ainsi, des oracles étaient-ils rattachés à Pan en tant que dieu-prophète, notamment au temple d’Akakezion, en Arcadie.

Dyonisos et Pan ont beaucoup en commun.  Au cœur de la tradition orphique, Zagreus, première incarnation de Dionysos, l’enfant de Zeus et Perséphone est enlevé par les Titans, jaloux et révoltés, qui le démembrent, le font bouillir et le dévorent. Zeus foudroie les Titans, et de leurs cendres naissent les hommes marqués par cette double ascendance (Pausanias (VIII, 37, 5). Dyonisos est donc un dieu mortel, oxymore s’il en est pour un Grec de l’Antiquité, puisqu’il n’est qu’une seule différence essentielle entre l’humain et le divin : la finitude du premier opposée à l’éternité du second. Dyonisos partage cette part d’humanité avec Pan. Ainsi dans Plutarque (Des oracles, XVII), le Dieu Pan est mortel : au temps d’Auguste le pilote égyptien d’un navire entendit une voix venue du rivage de Paxos qui criait Thamous, le grand Pan, est mort. Reinach propose une interprétation alternative de cette phrase : la voix aurait dit Thamous, Thamous, Thamous le très-grand est mort, faisant référence aux lamentations rituelles des Syriens de l’époque à propos d’Adonis, également appelé Thamous. Le caractère mortel de Pan peut s’interpréter comme une représentation du cycle des saisons, du passage de l’été à l’automne puis à l’hiver.

Le christianisme s’inspira de l’apparence et du caractère sulfureux de ce dieu très populaire, et le dénigra en octroyant ses attributs au démon, pour lutter contre le paganisme et toute autre tradition religieuse qui résistait à son implantation.

L’auteur écossais J. M. Barrie donna ce patronyme à son héros Peter Pan en souvenir du dieu grec de la Nature.

  Apollodore, Bibliothèque: I,4,1 et 3

  Hygin, Fables : 196 ; 224

  Nonnos, Dionysiaques: XIV, 67sqq; XVI, 332;

  Ovide, Fastes: II, 267 sqq; IV, 762;

  Ovide, Métamorphoses: I,689

  Pausanias, Périégèse: VIII, 36, 8; VIII, 38, 11; VIII, 42, 3; X,23,7: –

1] Traduction d’Ernest Falconnet (1817)

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